N°10
 
 
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Allongement de la durée de vie
Une situation absolument inédite

Plus les gens vieillissent, plus leur " sociabilité " repose sur la famille. L'allongement de l'espérance de vie crée un schéma familial insolite : les différentes générations se côtoient plus longtemps nouant des relations très riches. Revers de la médaille, les générations médianes (les femmes de la cinquantaine) se trouvent confrontées aux sollicitations et de leurs enfants et de leurs parents.

C'est indéniable. L'allongement de l'espérance de vie pour les hommes (77, 7 ans) et pour les femmes (85, 3 ans) a transformé en profondeur le réseau de parenté. Pour Jean-Hugues Déchaux, sociologue de la parenté, nous assistons actuellement à une situation absolument inédite.

Jusqu'à 75 ans à peu près, l'âge à partir duquel des problèmes de dépendance - physique ou psychique - peuvent apparaître, les personnes âgées sont les véritables piliers de la famille. Même si d'autres activités les occupent, comme les voyages ou la pratique d'un sport, elles sont très actives dans le maintien et la réalité du réseau de parenté. Elles ont du temps, une (relative) bonne santé et un niveau de vie suffisant qui leur permettent d'entretenir les relations entre les membres de la parenté : organisation de fêtes familiales, garde des petits-enfants, aides financières en direction de leurs enfants et aussi de leurs petits-enfants.
" L'allongement de l'espérance de vie crée une situation absolument nouvelle, explique Jean-Hugues Déchaux. Les petits-enfants vont côtoyer durablement (pendant 20 ans !), leurs grands-parents, ce qui n'était pas le cas auparavant. On remarque, par exemple, que les hommes gardent souvent et très volontiers leurs petits-enfants. C'est pour eux l'occasion de profiter de ce qu'ils n'ont pu faire durant leur vie active : consacrer du temps à leurs propres enfants. On assiste même à une socialisation à l'envers : les relations étroites avec leurs petits-enfants - dont elles sont souvent les confidentes -, maintiennent les personnes âgées dans le coup. "

La famille, pivot de la vie sociale

C'est à partir du moment où un problème de santé s'installe, empêchant de se mouvoir par exemple, que les liens entre générations commencent à se distendre. Se déplacer pour rendre visite à ses grands-parents demande un effort et, petit à petit, on y va de moins en moins ; même chose pour les amis. Le grand-parent n'est plus la personne indépendante, entreprenante d'avant, c'est lui maintenant qui a besoin des autres. Il n'est plus demandé mais demandeur. Le rôle qu'il jouait dans son entourage change, son rapport, sa place dans la société aussi. Le cercle de sociabilité se réduit, et avec lui, les repères culturels.
Plus la personne âgée vieillit et devient dépendante, plus le lien social va reposer, non plus sur des activités extérieures, rendues quasi impossibles, mais sur la famille très proche. " Une solitude s'installe, c'est vrai, mais on ne peut pas parler d'isolement, car des parents sont là, poursuit Jean-Hugues Déchaux. Pour les personnes sans descendance en revanche, la situation peut devenir dramatique. Car elles sont privées de l'essentiel de la sociabilité des vieillards, à savoir la famille. "
Ces liens de parenté sont non seulement déterminants, mais ils existent bel et bien, ils sont réels. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : 73 % des personnes âgées de 85 ans et plus vivent aujourd'hui chez elles, et la grande majorité ne le peut qu'avec l'aide informelle de leurs proches, surtout de leurs descendants directs, et pratiquement essentiellement les filles. Souvent la personne très âgée vit seule, une femme dans la plupart des cas. L'homme est décédé des suites de maladie et c'est elle qui l'a soigné. Quand vient son tour d'être soutenue, c'est donc sa fille qui prend le relais.

Une génération sandwich

" De nos jours, on observe que les personnes qui aident sont les femmes dans la cinquantaine, avec des enfants qui ont entre 20 et 30 ans et qui ont encore besoin d'elles, remarque Jean-Hugues Déchaux. C'est un phénomène inédit dans notre histoire, ces femmes constituent une génération sandwich, prise entre les ascendants et les descendants. La question de la dépendance est donc un véritable enjeu de politique sociale de nos sociétés. Qui doit prendre en charge les personnes âgées vieillissantes ? Des structures institutionnelles ou bien faut-il favoriser le maintien à domicile en affectant des fonds pour rémunérer les aidants ? La question est posée. "
La dépendance soulève aussi le problème de la parité dans nos sociétés. Car si rien n'est fait, ce sont les femmes qui seront en première ligne. C'est sur elles que l'on compte essentiellement. Elles s'occupent du quotidien de leurs parents : courses, ménage, repas, soins. Les hommes, eux, agissent sur le plan financier. Certaines femmes aujourd'hui renoncent à une activité professionnelle à plein temps pour conjuguer présence auprès des parents et des enfants.

Laure Siaud