Rencontres seniors
Parler de soi : une expérience trop rare
Depuis
1998 existent en Belgique, dans la Région de Brabant-Wallon, des " Rencontres seniors ". Tous les deux mois, autour d'un
goûter, se retrouvent des personnes âgées, en majorité
des veufs et des veuves. Discussion à bâtons rompus.
"
J'ai des personnes qui viennent me rendre visite, alors je parle avec
elles de leur vie, de leurs projets, de ce qu'elles font. Je ne parle
pas de moi, j'ai peur de déranger, et puis après de ne
plus avoir de visites. "
" Je suis toute seule, j'ai toujours peur d'oublier de faire des
papiers, avant c'était lui qui s'en occupait. Je ne sais plus
comment faire.
- Mais pourtant votre mari est mort depuis quatre ans
- Oui, mais tout d'un coup, ça devient trop. Je suis toute seule.
Quel sens a la vie ? C'est trop long. "
" Depuis la mort de mon mari, je n'arrive plus à manger.
- (La rencontre suivante) Je suis toujours très triste, ça
ne va pas. Mais, le soir, après notre dernière rencontre, je me suis préparée des spaghettis, c'était la
première fois depuis la mort de mon mari. "
" Depuis la mort de mon mari, je pense à la mort de ma mère, il y a 25 ans.
- Moi aussi, je pense à la mort de mon premier enfant. Ça
fait 40 ans. "
" (Un veuf) Moi je ne sais pas faire la lessive. Je sais que le
bleu c'est 30°C et le blanc 90°C. Mais, quand il y a des couleurs
qui se mélangent, je ne sais plus. Et puis, pour faire sécher
tout ça
Je n'ai même plus le courage de changer mes
draps.
- (Une dame) Mais ce n'est pas difficile, il suffit de
- (Une autre dame) Remarquez, c'est comme moi pour le bricolage, je
ne m'en sors pas
- (Le monsieur du début) Ah bon, mais pourtant le bricolage c'est
simple. Il suffit de
"
" (Une dame à propos de sa santé) Oh, et puis on
verra, advienne que pourra. Pourquoi aller voir un médecin.
- (Un monsieur) Moi j'en sors, parce que j'avais
- Ah bon ? "

...Un deuil qui dure
Annick
Absil, psychothérapeute et présidente de l'association
Vivre son deuil (Brabant-Wallon), est également animatrice des
Rencontres seniors. Elle explique l'état d'esprit des personnes
âgées qui y participent.
Dès la première rencontre, c'était aux alentours
de Noël, nous avons été étonnés que
les personnes âgées parlent autant. Elles ne se connaissaient
pas, elles se sont mises à raconter leur vie, leurs difficultés, leur quotidien qui, souvent, n'a plus beaucoup de sens depuis le décès
de leur conjoint. C'était triste et gai en même temps, on sentait qu'elles étaient très contentes de parler.
Les personnes âgées ont souvent peur, peur de déranger, de parler de soi, de peser sur leurs enfants (ils ont leur vie, leur
travail, leurs chagrins), peur d'exprimer leurs sentiments (" C'est
normal à mon âge d'être veuve, je n'ai pas le droit
de me plaindre "). Ce goûter proposé de façon
très informelle - pas du tout annoncé comme un groupe
de paroles - leur a permis au départ de venir sans appréhension, en se donnant le droit de se faire ce petit plaisir. C'est aussi une
génération qui a toujours vécu pour les autres, où l'on ne pensait pas à soi. Là, elles découvrent
qu'elles ont le droit de vivre bien, pour elles, de faire attention
à elles, de se gâter, que cela a un sens.
La perte du conjoint est terrible. Quel deuil peut-on faire après
40 ou 50 ans de vie commune ? Ces personnes n'ont jamais vécu
seules, elles perdent leurs points de repère, elles sont dans
la confusion, l'angoisse. La mort de l'autre arrive toujours trop tôt.
C'est la grande différence avec la génération qui
suit, pour qui le modèle unique n'est plus la vie de couple fusionnelle, qui durera toute la vie.
D'ailleurs quand elles parlent de leur propre mort, elles s'accordent
à dire " le plus vite possible ". Pas forcément
parce qu'elles sont très mal, ou qu'elles s'ennuient, mais plutôt
parce que leur vie n'a plus de sens, il y a un vide, le ressort est
cassé. Elles expriment cela en racontant leurs difficultés
à partager avec des proches des événements heureux, baptêmes ou mariages. " Je ne pourrai pas être gaie, je suis en deuil. " En deuil pas seulement du conjoint, mais un
deuil qui dure, celui d'amis, de frères ou de surs, de
gens de leur génération.
Le sentiment dominant chez ces personnes est " A quoi je sers ?
Je ne suis qu'un poids ". Elles ne sont plus l'égal des
autres, elles dépendent d'eux et là, ça ne va pas, surtout quand après la disparition du conjoint ce sont les proches
qui s'occupent d'elles. Elles deviennent un peu les enfants de leurs
enfants et c'est insupportable. Tant que ces personnes sont encore en
couple, elles sont épargnées.
Ce sentiment d'inutilité est renforcé par ce que notre
société nous renvoie : il faut être jeune, battant, rentable, efficace. Ce n'est pas l'être qui a de la valeur, mais
le faire. Et cela n'est pas juste. Les vieillards, les malades, les
handicapés n'auraient donc pas de place ? C'est bien de prolonger
l'espérance de vie, mais pour quelle qualité de vie ?
Nous nous sommes rendu compte combien ces rencontres faisaient avancer
les personnes qui y participent. Elles leur permettent de prendre le
risque de parler de soi, ce qu'elles ne se sont jamais octroyé
(notre fameuse éducation judéo-chrétienne). "
Parler de soi, de ses petits problèmes, c'est égoïste, ça ne se fait pas, c'est inutile. " Aux goûters, c'est
d'abord le plaisir d'être ensemble, plus besoin d'avoir de masque, elles peuvent en rire ou en pleurer, ce sont elles qui décident.
Contact :
Vivre son deuil - Brabant Wallon
6 rue de la Serpentine
1348 Louvain-la-Neuve
Tél./Fax : (00 32) 10 45 17 78