N°10
 
 
Dossier
 
 
 
 
 
 
 


Témoignage
Mon père était devenu quelqu'un d'autre




" Mon père vivait seul depuis deux ans, depuis la mort de ma mère. C'est moi qui m'occupais de lui, il était fâché avec ma sœur depuis très longtemps. J'allais le voir régulièrement et je lui téléphonais tous les jours. Un soir au bout du fil, je me suis rendu compte qu'il tenait des propos incohérents. Ça a été la panique. Il était 20h, j'étais à Paris, lui à Saint-Etienne. C'était comme si le ciel me tombait sur la tête, cela faisait des années que j'appréhendais ça, et voilà, ça arrivait. " Irène se souvient comme tout, ensuite, s'est enchaîné très vite. Son départ dès le lendemain matin, un coup de fil à un ami, médecin à Saint-Etienne, pour qu'il passe voir son père, son père devenu tout d'un coup amorphe. " Il faut vous hospitaliser, monsieur ", prévient le médecin. Et le soir même, la disparition soudaine de son père, retrouvé errant dans les rues et conduit aux urgences. " Quand je suis venue le chercher, il s'est tourné vers moi, et il m'a dit : je veux me faire hospitaliser, je suis malade, je suis foutu. Et il m'a serré la main. Il n'a plus jamais été le même. Ce jour-là, il est mort pour moi, il est devenu quelqu'un d'autre. "

Atteint de la maladie de Pick, une maladie mentale évolutive, son père passe trois semaines à l'hôpital, puis il est admis en maison de retraite. Il décèdera dix-huit mois plus tard. Crises d'agressivité, incontinence complète, perte du langage : " Il était incapable de faire une phrase, il ne répondait que par oui ou non ". En éveil par intermittence : " Au début 1/2 heure à une heure par jour, vers la fin quelques minutes de temps en temps "… Pour Irène, un cauchemar. " Ce n'était plus l'homme que j'avais connu. C'était extrêmement pénible. Je détestais tout, le voyage en train toutes les semaines, cette maison de retraite, les couches, tout. Ce basculement dans la petite enfance, c'était insupportable, monstrueux. "

C'est peut-être à la mort de son père, mettant un terme à cette parenthèse infernale, qu'Irène finalement retrouvera ses marques, en organisant des obsèques à son image, celle d'avant la maladie, avec la lecture au cimetière du texte favori de son père, entourée des siens…

L.S.