Témoignage
Mon père était devenu quelqu'un d'autre

" Mon père vivait seul depuis deux ans, depuis la mort de
ma mère. C'est moi qui m'occupais de lui, il était fâché
avec ma sur depuis très longtemps. J'allais le voir régulièrement
et je lui téléphonais tous les jours. Un soir au bout
du fil, je me suis rendu compte qu'il tenait des propos incohérents.
Ça a été la panique. Il était 20h, j'étais
à Paris, lui à Saint-Etienne. C'était comme si
le ciel me tombait sur la tête, cela faisait des années
que j'appréhendais ça, et voilà, ça arrivait.
" Irène se souvient comme tout, ensuite, s'est enchaîné
très vite. Son départ dès le lendemain matin, un
coup de fil à un ami, médecin à Saint-Etienne, pour qu'il passe voir son père, son père devenu tout d'un
coup amorphe. " Il faut vous hospitaliser, monsieur ", prévient
le médecin. Et le soir même, la disparition soudaine de
son père, retrouvé errant dans les rues et conduit aux
urgences. " Quand je suis venue le chercher, il s'est tourné
vers moi, et il m'a dit : je veux me faire hospitaliser, je suis malade, je suis foutu. Et il m'a serré la main. Il n'a plus jamais été
le même. Ce jour-là, il est mort pour moi, il est devenu
quelqu'un d'autre. "
Atteint de la maladie de Pick, une maladie mentale évolutive, son père passe trois semaines à l'hôpital, puis
il est admis en maison de retraite. Il décèdera dix-huit
mois plus tard. Crises d'agressivité, incontinence complète, perte du langage : " Il était incapable de faire une phrase, il ne répondait que par oui ou non ". En éveil par
intermittence : " Au début 1/2 heure à une heure
par jour, vers la fin quelques minutes de temps en temps "
Pour Irène, un cauchemar. " Ce n'était plus l'homme
que j'avais connu. C'était extrêmement pénible.
Je détestais tout, le voyage en train toutes les semaines, cette
maison de retraite, les couches, tout. Ce basculement dans la petite
enfance, c'était insupportable, monstrueux. "
C'est peut-être à la mort de son père, mettant un
terme à cette parenthèse infernale, qu'Irène finalement
retrouvera ses marques, en organisant des obsèques à son
image, celle d'avant la maladie, avec la lecture au cimetière
du texte favori de son père, entourée des siens
L.S.