N°10
 
 
Dossier
 
 
 
 
 
 
 


Quand les vieillards deviennent artistes

Peindre, sculpter, graver… L'hôpital gérontologique Charles Foix d'Ivry-sur-Seine offre à ses patients la possibilité de s'exprimer librement par les arts. Une initiative dénuée de toute fin thérapeutique, qui a permis la création d'oeuvres souvent remarquables.



Plus connu sous l'appellation "Hospice des Incurables" au XIXème siècle, le groupe hospitalier Charles Foix-Jean Rostand à Ivry-sur-Seine est aujourd'hui le plus grand centre gérontologique d'Europe, avec un millier de personnes âgées en moyen et long séjour. C'est aussi un CHU, un lieu de recherches et d'innovations.
Dans le pavillon de l'Orbe qui compte une centaine de patients, l'atmosphère n'est pas tout à fait celle d'un hôpital. L'architecture du bâtiment déjà, tout en rond, des peintures au mur, un salon de coiffure et puis un atelier de peinture, un autre de sculpture. Plus loin, dans d'autres bâtiments, on rencontre encore un peintre, un graveur, un musicien. Colin Cyvoct est peintre, il est le premier artiste arrivé ici en 1977. C'est René Laforestrie, docteur en psychologie, spécialisé en gérontologie clinique à Charles Foix, qui lui fit à l'époque une proposition " saugrenue " : installer son atelier au sein de l'hôpital, y travailler, tout en le laissant en libre accès aux personnes âgées. En contrepartie, Colin serait rémunéré. " Au départ, j'ai refusé. Je ne voyais pas quelle place je pouvais avoir au sein d'un hôpital, se souvient Colin Cyvoct. Et finalement j'ai accepté. Quand je suis arrivé, j'ai eu un haut-le-cœur. Ça sentait l'urine, c'était sale, tous les malades portaient le même pyjama blanc… Le personnel les appelait "pépé" et "mémé" et les tutoyait. J'ai mis deux ans pour me sentir à l'aise. "

Un lieu de liberté
L'idée de René Laforestrie est simple : offrir aux personnes âgées hospitalisées un lieu libre d'accès, sans contrainte, en dehors de l'institution, où le médical n'aurait pas droit de citer, et sans aucune valeur thérapeutique. En bref, un lieu de liberté, où l'on se rendrait seulement si on en avait envie. " Un endroit qui ne propose surtout pas d'animation car, là encore, on intervient, on juge, on infantilise, explique-t-il. Je voulais casser le maternage qui existe partout, dans tous les hôpitaux avec les malades et plus encore avec les vieilles personnes. Je voulais les rendre autonomes, que se crée avec l'artiste une relation d'émulation, qu'ils vivent eux-mêmes le processus de création, sans que personne n'intervienne sur leurs œuvres. "
Avec Colin Cyvoct, René Laforestrie ont acheté le matériel : chevalets, papiers, toiles, peinture à l'huile, pastels, etc. " Du matériel de professionnel. " Puis ils ont présenté l'atelier aux malades. Certains ont commencé à venir, à une fréquence plus ou moins régulière ; d'autres ont emmené des crayons et des feuilles dans leur chambre. " Il n'y a aucune règle, certains viennent peu, peignent très vite et partent tout aussi rapidement. D'autres mettent quinze jours à trois semaines pour faire une toile ; parfois, des gens passent par curiosité et parce que c'est le seul endroit où on ne leur pose pas de questions. Certains ont perdu le langage ", raconte Colin Cyvoct. Aucune obligation de réussite, de rentabilité. La cohabitation avec l'institution n'est pas toujours simple. " Quand un médecin passe et me dit : " Tiens, il n'y a personne", il ne faut pas que cela m'atteigne. Ce serait facile d'aller chercher les malades et de remplir l'atelier, mais ce serait contraire à notre démarche. Il faut apprendre tous les jours à rester en marge ", précise Colin Cyvoct.

La présence du peintre est le stimulus de l'atelier. Ils sont parfois plusieurs, chacun à son chevalet à réaliser une œuvre. Alors, il n'est plus question de maladie, de déficience. D'ailleurs, tous s'appliquent à le dire, Wolf Genzmer, peintre, comme Colin Cyvoct, comme Robert Pérot, sculpteur : les personnes âgées ont une incroyable liberté, une spontanéité dans la création, comme si ce qu'elles entreprenaient était d'une "irréductible nécessité". Et les œuvres produites sont d'une grande qualité : " Il n'existe pas un type de peinture propre aux personnes âgées ", remarque Colin Cyvoct. Ce qui les caractérise, ce n'est pas leur âge, mais leur expérience, leurs goûts. "

Le travail des artistes eux-mêmes s'est modifié au fil de ces ateliers, s'enrichissant de réflexions sur la création, gagnant en rigueur… Le regard des soignants, celui des proches ont également évolué. " Pour la première fois en France, remarque René Laforestrie, des personnes âgées hospitalisées, exclues de la vie sociale, ont pu peindre et sculpter en toute liberté, retrouver en elles la force et le courage de commencer quelque chose d'audacieux, de complètement neuf. " Une belle leçon de vie.


Laure Siaud