N°10
 
 
Dossier
 
 
 
 
 
 
 

Une grande angoisse
Ne pas mourir seul


Rhumatologue, Bernard Cassou reçoit en consultation, depuis 19 ans, les patients de l'hôpital gériatrique de Sainte-Perrine. Plus que sur la maladie elle-même, il constate que leurs craintes portent sur les symptômes d'une fin proche, qui surviendrait dans une solitude redoutée.


" Associer les personnes du grand âge à la dépendance est une idée fausse. Seulement 20 à 25 % d'entre elles sont dans ce cas. La spécificité du grand âge, quand on arrive à 80-85 ans, c'est plutôt le fait d'entrer dans autre chose : la fin de vie est proche. La dimension d'avenir n'existe plus, c'est le présent qui compte ", explique d'emblée Bernard Cassou, rhumatologue à l'hôpital gériatrique de Sainte-Perrine depuis 19 ans. Il n'est pas rare qu'en fin de consultation, à son " Bon, on se revoit dans trois mois ", le patient lui réponde : " Docteur, vous rigolez ! "
Pour Bernard Cassou, une consultation va beaucoup plus loin que la prise en compte d'un symptôme. Elle commence souvent par : " J'ai mal, mais c'est normal à mon âge ". " Alors pourquoi venir ? leur répond-on. Et, à partir de là, on se met à parler d'autres choses, de leur vie, du quotidien, de la solitude. " Ce qui inquiète, c'est par exemple : " Si j'ai mal, n'est-ce pas le signe que mon état physique se détériore ? Que je risque d'être paralysé ? " Finalement, " n'est-ce pas le début de la fin ? "

Pour ce médecin, l'important c'est de prendre son temps, être ouvert et tenter de replacer les symptômes dans la vie de tous les jours des personnes, " pour leur redonner la main, leur permettre de gérer leur douleur, de réfléchir ensemble aux petites modifications à apporter dans leur quotidien pour que cela devienne vivable. Je leur donne des anti-inflammatoires, par exemple, mais ils ne sont pas obligés de les prendre tout de suite, seulement en cas de besoin. " Par exemple, il sera convenu de ne plus porter de sacs trop lourds au retour du marché, si on a mal au dos, de faire quelques exercices physiques, de mieux s'alimenter.

Parfois, Bernard Cassou fait appel à une ergothérapeute qui peut se rendre chez la personne et proposer des aménagements dans le logement. Une assistante sociale peut aussi être sollicitée pour trouver une aide ménagère.
" Il faut surtout ne pas tromper les gens sur le fait qu'ils ont des déficiences puis, leur redonner confiance, pour qu'ils restent acteurs et, enfin, les rassurer (oui, on sera là pour eux quand ils en auront besoin) ". Parce que leur grande crainte, c'est moins la mort, l'après, que le moment du passage ; ils ont peur d'être seuls, d'être abandonnés.
Les questions que les personnes âgées se posent - " Qu'a été ma vie ? Pourquoi ai-je fait tel ou tel choix ? " -, nous nous les posons tous à un moment ou à un autre. Mais pour elles, cela devient urgent, elles n'ont plus le temps, et l'entourage souvent ne veut pas les entendre. " C'est plus facile de donner des calmants que d'écouter quelqu'un dire "Docteur, je veux mourir", c'est plus rassurant aussi. On s'en tient aux symptômes. " Effectuer une consultation, selon Bernard Cassou, c'est exercer une médecine relationnelle : " On apprend des choses beaucoup plus intéressantes que les symptômes. Je leur assure bien sûr l'aspect médical, une compétence dans une médecine de réparation, mais je les ramène toujours ensuite dans le relationnel. Je les accompagne, je suis à leurs côtés. " C'est d'ailleurs aussi comme cela que ce médecin reçoit ses patients, jamais derrière son bureau, mais sur une chaise à côté d'eux.


Laure Siaud