N°10
 
 
Opinion
 
 
 
 
 
 
 


En quelques décennies, vieillir est devenu une hantise. Jadis, c'était un don du ciel et un honneur. Au fur et à mesure que la durée de vie s'est allongée, la mort est sortie de notre champ de vision et de préoccupation.
Aujourd'hui, c'est au tour de la vieillesse d'être évacuée du paysage social et mental. C'est en franchissant les portes de la maison de retraite que s'opère l'exclusion en douceur et en toute bonne conscience sous couvert du respect de la règle des trois S - Santé, Sécurité, Services - " Sois vieux et tais-toi ". Autrement dit " disparais ". Dans le même temps, agissant à l'échelle de la société entière, une redoutable injonction somme chacun de " rester jeune ". " La révolution anti-âge ", titrait récemment un hebdomadaire national.


Depuis sa création en 1990 au ministère de la Culture, la Flamboyance s'est employée à contrecarrer cette évolution en affirmant et en démontrant que dans les maisons de retraite il y a la vie, la vie jusqu'au bout et que cette vie, comme ce " jusqu'au bout ", nous concernent tous, en tant qu'humains, êtres humains qui aspirent à le rester, socialement, culturellement.

C'est pourquoi il importe de mettre en valeur ces maisons comme des lieux culturels et " civilisationnels " à part entière où peut se transmettre et se forger notre humanité. Que ces établissements se voient confier cette nouvelle mission est aujourd'hui essentiel.

Car notre société occidentale, en effaçant la mort de notre horizon, en repoussant la vieillesse hors du champ social, est en passe de changer radicalement notre rapport au temps humain et, par conséquent, à l'humain lui-même. Lorsqu'il est conscient de ce que la vie tient à un fil, qu'elle va inexorablement vers sa fin, tout être humain est en mesure de la transcender et se fait, en quelque sorte, un devoir d'y parvenir.
C'est ce devoir d'humanité qui constitue le " commun des mortels ", propre à la condition humaine.
C'est cela être une personne. Nous vivons une époque où ce travail de la conscience nécessaire à la constitution de la personne, est battu en brèche. C'était, et cela reste, le rôle des vieillards de rappeler cette nécessité aux hommes, aux femmes, aux enfants parmi lesquels ils vivent.
Par sa présence, transcendant son aspect physique, voire son handicap, une vieille personne témoigne de ce que la vie est un passage : une goutte d'eau dans un océan.
En cela les personnes très âgées ont droit à la socialité, à la citoyenneté et pour finir à la postérité qui leur revient. En contrepartie, elles ont le devoir de transmettre ce qu'elles sont : le patrimoine humain dont nous avons besoin. Et nous avons obligation de le leur en donner les moyens.


Christian Robert
Directeur artistique de la Flamboyance