Entre les hommes et le divin
Réunir, pour la première fois, des crânes, des visages
et des statues reliquaires d'Europe et d'Océanie, d'hier et d'aujourd'hui, telle était l'ambition de l'exposition très originale organisée
au Musée National des Arts d'Afrique et d'Océanie au printemps
dernier. Les reliques ont-elles encore aujourd'hui un sens ? L'Europe
et l'Océanie se retrouvent-elles dans une approche commune de la
mort ? Les explications d'Yves Le Fur, conservateur du musée et
commissaire de l'exposition.
Vous avez intitulé cette exposition "La mort n'en saura
rien". Les reliques seraient-elles un défi à la mort
?
En
quelque sorte oui. Si la mort est concevable, elle n'est pas pensable.
Et, de tout temps, il y a eu le souci de surseoir au néant, en
maintenant à tout prix le lien entre vivants et défunts.
Dans certaines cultures d'Océanie, cela peut prendre toutes les
formes possibles : de l'ingestion du mort pour recycler l'énergie, au culte des crânes d'ancêtres, à l'importance des
crânes-trophées, pris à l'ennemi lors de chasses aux
têtes, où l'on s'approprie avec sa tête, l'énergie
et le pouvoir de l'autre
C'est tout un système d'échanges, de pouvoirs et de contre-pouvoirs qui lie les vivants entre eux et les
morts aux vivants.
Les crânes sont parés, décorés, gravés
ou peints, parfois surmodelés, redonnant un visage ; parfois même, on reconstitue une personne grandeur nature (les mannequins funéraires)
Le reste (reliquus), voué à la disparition, est ainsi métamorphosé
en une présence douée de pouvoirs, intercédant entre
le monde des vivants et celui des morts. L'important, c'est qu'il n'y
ait pas de coupure. Ces liens n'existent quasiment plus dans nos sociétés
où l'on assiste à l'éclatement des structures, des
liens de parenté.
Pourquoi avoir réuni des reliques catholiques et océaniennes
?
Il
était assez difficile pour moi de ne présenter que les reliques
d'Océanie. Je ne voulais pas faire de l'exotisme, montrer ces populations
comme des sauvages. Il y a aussi de l'humanité dans ces pratiques, même avec une certaine forme de violence. Je voulais montrer au
public qu'existent plusieurs niveaux de lecture, que dans nos civilisations
quelque chose aussi a existé, que l'on a perdu : les ossuaires, véritables identités collectives d'un village, les crânes
peints. Le culte des reliques, récupéré par l'Eglise, perdure. Les défunts de haut rang, comme en Océanie, ont
droit à un traitement particulier. Ils sont les intermédiaires
entre les hommes et le divin. On faisait appel aux plus grands artistes, peintres, graveurs, sculpteurs, orfèvres, et aux matériaux
les plus précieux pour parer la relique. Les dispositifs esthétiques
extraordinaires, dans les deux cultures, témoignent d'ailleurs
du pouvoir de transcendance de l'art sur la mort.
Parfois la relique est cachée, enveloppée, recouverte de
tissus ou de matière, comme si ce mystère asseyait un peu
plus son pouvoir. La découvrir, l'exhiber à des moments
bien précis, parée de ses plus beaux atours (le jour de
la fête du saint en Europe, par exemple) révèle pour
les catholiques le caractère sacré de cette présence.
En Océanie, c'est un privilège réservé aux
initiés car posséder des reliques est aussi une preuve de
richesse et de puissance.
Je pensais que des symboliques comme celles-là pouvaient se rejoindre.
Il ne s'agit pas bien sûr d'une comparaison terme à terme.
Le crâne est-il un symbole particulier ?
La
préservation des crânes se rencontre dans de nombreuses cultures
et sur les cinq continents, tout au long de l'histoire de l'humanité.
Le crâne n'est pas une chose et, en même temps, il n'est plus
une personne. C'est un objet vivant qui continue de dégager une
charge émotionnelle et symbolique forte. Il affirme l'entité
d'une présence.
En Mélanésie, on frotte les crânes d'ocre, couleur
du sang, pour revivifier le pouvoir des ancêtres. En Autriche et
en Bavière, lorsque les cimetières deviennent trop exigus, on exhume les défunts et on dispose les ossements dans un lieu
précis, l'ossuaire. A cette occasion, le gardien du cimetière
peint, parfois encore aujourd'hui, des couronnes de feuilles ou de fleurs
sur les crânes des défunts, selon leurs personnalités, avec leur nom et leur qualité. C'est une forme de dévotion
aux défunts.
Le crâne est un emblème universel et il m'a semblé
intéressant, à travers cette exposition, de faire apprécier
comment, à partir de cet emblème, se sont élaborés
des concepts culturels et esthétiques d'une grande créativité, issus de cultures radicalement différentes.