N°10
 
 
Regard
 
 
 
 
 
 
 

Entre les hommes et le divin

Réunir, pour la première fois, des crânes, des visages et des statues reliquaires d'Europe et d'Océanie, d'hier et d'aujourd'hui, telle était l'ambition de l'exposition très originale organisée au Musée National des Arts d'Afrique et d'Océanie au printemps dernier. Les reliques ont-elles encore aujourd'hui un sens ? L'Europe et l'Océanie se retrouvent-elles dans une approche commune de la mort ? Les explications d'Yves Le Fur, conservateur du musée et commissaire de l'exposition.


 

Vous avez intitulé cette exposition "La mort n'en saura rien". Les reliques seraient-elles un défi à la mort ?
En quelque sorte oui. Si la mort est concevable, elle n'est pas pensable. Et, de tout temps, il y a eu le souci de surseoir au néant, en maintenant à tout prix le lien entre vivants et défunts. Dans certaines cultures d'Océanie, cela peut prendre toutes les formes possibles : de l'ingestion du mort pour recycler l'énergie, au culte des crânes d'ancêtres, à l'importance des crânes-trophées, pris à l'ennemi lors de chasses aux têtes, où l'on s'approprie avec sa tête, l'énergie et le pouvoir de l'autre… C'est tout un système d'échanges, de pouvoirs et de contre-pouvoirs qui lie les vivants entre eux et les morts aux vivants.
Les crânes sont parés, décorés, gravés ou peints, parfois surmodelés, redonnant un visage ; parfois même, on reconstitue une personne grandeur nature (les mannequins funéraires)… Le reste (reliquus), voué à la disparition, est ainsi métamorphosé en une présence douée de pouvoirs, intercédant entre le monde des vivants et celui des morts. L'important, c'est qu'il n'y ait pas de coupure. Ces liens n'existent quasiment plus dans nos sociétés où l'on assiste à l'éclatement des structures, des liens de parenté.


Pourquoi avoir réuni des reliques catholiques et océaniennes ?
Il était assez difficile pour moi de ne présenter que les reliques d'Océanie. Je ne voulais pas faire de l'exotisme, montrer ces populations comme des sauvages. Il y a aussi de l'humanité dans ces pratiques, même avec une certaine forme de violence. Je voulais montrer au public qu'existent plusieurs niveaux de lecture, que dans nos civilisations quelque chose aussi a existé, que l'on a perdu : les ossuaires, véritables identités collectives d'un village, les crânes peints. Le culte des reliques, récupéré par l'Eglise, perdure. Les défunts de haut rang, comme en Océanie, ont droit à un traitement particulier. Ils sont les intermédiaires entre les hommes et le divin. On faisait appel aux plus grands artistes, peintres, graveurs, sculpteurs, orfèvres, et aux matériaux les plus précieux pour parer la relique. Les dispositifs esthétiques extraordinaires, dans les deux cultures, témoignent d'ailleurs du pouvoir de transcendance de l'art sur la mort.
Parfois la relique est cachée, enveloppée, recouverte de tissus ou de matière, comme si ce mystère asseyait un peu plus son pouvoir. La découvrir, l'exhiber à des moments bien précis, parée de ses plus beaux atours (le jour de la fête du saint en Europe, par exemple) révèle pour les catholiques le caractère sacré de cette présence. En Océanie, c'est un privilège réservé aux initiés car posséder des reliques est aussi une preuve de richesse et de puissance.
Je pensais que des symboliques comme celles-là pouvaient se rejoindre. Il ne s'agit pas bien sûr d'une comparaison terme à terme.


Le crâne est-il un symbole particulier ?

La préservation des crânes se rencontre dans de nombreuses cultures et sur les cinq continents, tout au long de l'histoire de l'humanité. Le crâne n'est pas une chose et, en même temps, il n'est plus une personne. C'est un objet vivant qui continue de dégager une charge émotionnelle et symbolique forte. Il affirme l'entité d'une présence.
En Mélanésie, on frotte les crânes d'ocre, couleur du sang, pour revivifier le pouvoir des ancêtres. En Autriche et en Bavière, lorsque les cimetières deviennent trop exigus, on exhume les défunts et on dispose les ossements dans un lieu précis, l'ossuaire. A cette occasion, le gardien du cimetière peint, parfois encore aujourd'hui, des couronnes de feuilles ou de fleurs sur les crânes des défunts, selon leurs personnalités, avec leur nom et leur qualité. C'est une forme de dévotion aux défunts.
Le crâne est un emblème universel et il m'a semblé intéressant, à travers cette exposition, de faire apprécier comment, à partir de cet emblème, se sont élaborés des concepts culturels et esthétiques d'une grande créativité, issus de cultures radicalement différentes.