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Dossier |
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Un lieu où ancrer le souvenir
Que faire de ses morts ?En prônant la disparition totale, la dématérialisation du défunt, la réduction du corps à l’état de poussière, les crématistes du XIXe siècle et jusqu’aux années 1970 affirmaient à la fois leur position philosophique et défendaient la crémation comme un mode de destruction du corps plus hygiénique. Une conception de la mort minimale, à peine marquée par des obsèques expéditives, sans référence ni dans le temps ni dans l’espace. Si cette philosophie n’a pas résisté au besoin et au désir de mémoire exprimés par une grande majorité des proches de défunts crématisés, la crémation remet toutefois en cause le lieu consensuel du souvenir, traditionnellement le cimetière, un sanctuaire bien identifié, à l’orée du monde des vivants. Un lieu où s‘exprime à la fois le culte du souvenir individuel et un espace social dédié au rituel. Au cimetière se substitue ainsi l’espace naturel – la montagne, la mer – ou l’espace privé – le jardin, le domicile. «Le statut privé des cendres remet en cause le statut de la trace et le cimetière chrétien comme lieu de mémoire collective, comparable au musée ou à la bibliothèque, déclare l’anthropologue Jean-Didier Urbain. Avec la crémation, on perd un élément d’archivage des morts ce qui va à l’encontre du devoir de mémoire pourtant tellement mis en avant. La question de la sépulture n’en reste pas moins présente. Le fait de conserver un minimum de matérialité permet d’éviter la création de fantômes, d’âmes errantes. La trace est nécessaire car elle permet de faire le deuil. En effet, il existe une frontière entre le monde des morts et celui des vivants qu’une trace, un lieu de mémoire permet de matérialiser. L’individu pour faire son deuil doit pouvoir vivre avec le mort dans son souvenir. Mais ce souvenir doit s’ancrer quelque part, dans un lieu de référence.» Selon Jean-Didier Urbain, nos contemporains ont besoin de re-matérialiser la mort. «La dispersion dans le jardin du souvenir est trop floue. Alors on bricole, on sème des petits monuments, c’est ce que j’appelle le syndrome du Petit Poucet. On observe jusqu’à l’inhumation de photographies pour remettre un corps où il n’y en a plus, autant de rites de compensation qui débouchent sur la sanctuarisation quasi clandestine de lieux privés.» Dans les pays de tradition catholique perdure une réminiscence historique : la différence de traitement entre les inhumés et les crématisés. Tandis qu’en Allemagne il existe depuis toujours des tombeaux mixtes, la crémation autrefois affichée comme un acte de transgression reste marquée par l’interdit. C’est probablement la trace de cet interdit qu’il faudrait effacer afin de replacer la mort, et cette pratique en particulier, dans un contexte patrimonial et intégrer les restes humains dans un ordre commun.
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