N°13
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Le dernier portrait

 
 
 
 
 

 

Le dernier portrait

 

Témoigner d’une tradition séculaire qui consiste à faire le portrait d’un défunt, soit sur son lit de mort, soit dans son cercueil avant la mise en bière ; constater que cette pratique originale a suivi l’évolution des mentalités au cours des âges avec des phases publiques et des usages plus intimes ; prendre conscience que, contrairement à ce que l’on peut imaginer, le rite du "dernier portrait" perdure encore aujourd’hui même s’il se limite à la sphère privée… L’exposition Le Dernier Portrait, récemment organisée au Musée d’Orsay à Paris, a exploré et révélé une approche de la mort et du deuil très particulière que commente Emmanuelle Héran, Commissaire générale de cette exposition

D’où vient cette tradition du dernier portrait qui peut paraître surprenante ?

Le dernier portrait – masque mortuaire, peinture, dessin ou photographie – se réfère à la pratique qui consistait à commander ou à faire soi-même le portrait d’un défunt pendant le cours laps de temps entre le décès et l’enterrement. Cette tradition remonte au temps de la royauté, époque à laquelle on se devait d’exposer le défunt au public durant des funérailles royales qui pouvaient durer plusieurs jours. Le corps était alors remplacé par une "feinte", un mannequin au visage couvert d’un masque mortuaire qui devait faire illusion et présenter l’image du mort dans ses derniers instants… A partir du XVIIe siècle apparaît aux Pays-Bas dans les milieux bourgeois la pratique du portrait peint sur le lit de mort. Il s’agit de saisir la dernière image du défunt, image qui restera dans le cercle des intimes. Le XVIIIe et le XIXe siècles célèbrent les grands hommes et le dernier portrait redevient public participant ainsi à une certaine forme du culte de la personnalité. La fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle signent la démocratisation de cette pratique jusque là réservée aux élites ; l’apparition de la photographie permet à chacun de garder le souvenir de ses morts au travers de leur image ultime. Les portraits, souvent arrangés et retouchés, présentent des visages d’une grande sérénité. A la perfection morale du défunt doit correspondre la beauté de son "dernier sommeil". Si le milieu du XXe siècle a tendance à nier la mort des proches et l’imagerie qui y est associée, la tradition du dernier portrait perdure de façon très courante dans certains pays : pour preuve, le dernier portrait de Mère Térésa, morte à Calcutta en 1997. En France, la diffusion du dernier portrait de personnalités a quasiment disparu. Néanmoins, cette pratique réapparaît dans le cercle des intimes. Elle peut en effet participer au travail de deuil, en contribuant à l’acceptation de la mort d’un proche.

Quel fut selon vous l’âge d’or du dernier portrait ?

Sans hésitation, le XIXe et le début du XXe siècle. A la mort de Victor Hugo en 1885, on convoque une douzaine d’artistes pour immortaliser la dernière image du grand homme qui sera par ailleurs largement diffusée, faisant au passage la "une" du journal l’Illustration. Une impressionnante galerie de derniers portraits de personnalités – politiques, écrivains, compositeurs, artistes – nous reste ainsi de cette période. C’est aussi l’époque où chacun, avec les débuts de la photographie, peut enfin posséder et garder l’image posthume d’un être cher. Le dernier portrait est souvent le seul cliché existant des personnes disparues.

La mort, au travers de cet exercice du dernier portrait, a-t-elle pu être source d’inspiration pour les artistes ?

Sans doute oui. Au-delà des œuvres de commande, de nombreux artistes, confrontés à la mort d’un proche ont été mus par une inspiration que Monet a qualifié de «réflexe». L’exemple du Tintoret qui, selon la légende, a réalisé le portrait de sa fille morte en 1590, a conforté les peintres du XIXe siècle dans cette pratique. Le plus souvent, ils réalisent les derniers portraits de femmes ou d’enfants proches d’eux. Delaroche et Monet peignent ou dessinent leurs épouses mortes, Ary Scheffer et Ensor leurs mères, Seurat sa tante… Léon Cogniet, à qui l’on doit le célèbre tableau Le Tintoret peignant sa fille morte, signe deux autres toiles inspirées par cette pratique : l’une où il saisit le dernier portrait d’une jeune élève prématurément disparue, l’autre où il se représente en train de peindre la jeune morte. Plus près de nous, Gauguin fit le dernier portrait du jeune fils de ses voisins. Enfin, la mort de proches aura profondément inspiré des peintres du XXe siècle comme le norvégien Munch. Quant au suisse Hodler, il s’attache à saisir l’image de son amie Valentine Godé-Darel tout au long de sa maladie de 1913 à 1915. Le peintre réalise quelque deux cents portraits jusqu’au dernier qu’il peindra au lendemain de la mort de Valentine. Enfin, des mythes visuels et littéraires naîtront parfois d’un dernier portrait. Ainsi, le masque mortuaire de l’Inconnue de la Seine a-t-il fasciné des écrivains et des photographes. Parmi eux, Aragon en fait l’une des pierres angulaires de son roman Aurélien et, à l’occasion de la réédition du livre en 1966, s’adresse au photographe Man Ray qui lui livrera une quinzaine de variations sur le sujet à des fins d’illustration

 

Illustrations :

(1) Anonyme, L’inconnue de la seine, 1898-1900, plâtre, Atelier de moulages des Musées Nationaux, Saint-Denis. (2) Jean-Baptiste, dit Auguste Clésinger, Masque mortuaire de Fréderic Chopin, 1849, plâtre, Atelier de moulages des Musées Nationaux, Sait-Denis. (3) Francesco Antommarchi, Masque mortuaire de Napoléon 1er, 1821, bronze, musée national des Châteaux de Malmaison et de Bois-Préau.