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Le dernier portrait
Témoigner
d’une tradition séculaire qui consiste à faire le
portrait d’un défunt, soit sur son lit de mort, soit dans
son cercueil avant la mise en bière ; constater que cette pratique
originale a suivi l’évolution des mentalités au cours
des âges avec des phases publiques et des usages plus intimes ;
prendre conscience que, contrairement à ce que l’on peut
imaginer, le rite du "dernier portrait" perdure encore aujourd’hui
même s’il se limite à la sphère privée…
L’exposition Le Dernier Portrait, récemment organisée
au Musée d’Orsay à Paris, a exploré et révélé
une approche de la mort et du deuil très particulière que
commente Emmanuelle Héran, Commissaire générale de
cette exposition
D’où vient cette tradition du dernier portrait qui peut
paraître surprenante ?
Le dernier portrait – masque mortuaire, peinture, dessin ou photographie
– se réfère à la pratique qui consistait à
commander ou à faire soi-même le portrait d’un défunt
pendant le cours laps de temps entre le décès et l’enterrement.
Cette tradition remonte au temps de la royauté, époque à
laquelle on se devait d’exposer le défunt au public durant
des funérailles royales qui pouvaient durer plusieurs jours. Le
corps était alors remplacé par une "feinte", un
mannequin au visage couvert d’un masque mortuaire qui devait faire
illusion et présenter l’image du mort dans ses derniers instants…
A partir du XVIIe siècle apparaît aux Pays-Bas dans les milieux
bourgeois la pratique du portrait peint sur le lit de mort. Il s’agit
de saisir la dernière image du défunt, image qui restera
dans le cercle des intimes. Le XVIIIe et le XIXe siècles célèbrent
les grands hommes et le dernier portrait redevient public participant
ainsi à une certaine forme du culte de la personnalité.
La fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle signent
la démocratisation de cette pratique jusque là réservée
aux élites ; l’apparition de la photographie permet à
chacun de garder le souvenir de ses morts au travers de leur image ultime.
Les portraits, souvent arrangés et retouchés, présentent
des visages d’une grande sérénité. A la perfection
morale du défunt doit correspondre la beauté de son "dernier
sommeil". Si le milieu du XXe siècle a tendance à nier
la mort des proches et l’imagerie qui y est associée, la
tradition du dernier portrait perdure de façon très courante
dans certains pays : pour preuve, le dernier portrait de Mère Térésa,
morte à Calcutta en 1997. En France, la diffusion du dernier portrait
de personnalités a quasiment disparu. Néanmoins, cette pratique
réapparaît dans le cercle des intimes. Elle peut en effet
participer au travail de deuil, en contribuant à l’acceptation
de la mort d’un proche.
Quel fut selon vous l’âge d’or du dernier portrait
?
Sans
hésitation, le XIXe et le début du XXe siècle. A
la mort de Victor Hugo en 1885, on convoque une douzaine d’artistes
pour immortaliser la dernière image du grand homme qui sera par
ailleurs largement diffusée, faisant au passage la "une"
du journal l’Illustration. Une impressionnante galerie de derniers
portraits de personnalités – politiques, écrivains,
compositeurs, artistes – nous reste ainsi de cette période.
C’est aussi l’époque où chacun, avec les débuts
de la photographie, peut enfin posséder et garder l’image
posthume d’un être cher. Le dernier portrait est souvent le
seul cliché existant des personnes disparues.
La mort, au travers de cet exercice du dernier portrait, a-t-elle pu
être source d’inspiration pour les artistes ?
Sans doute oui. Au-delà des œuvres de commande, de nombreux
artistes, confrontés à la mort d’un proche ont été
mus par une inspiration que Monet a qualifié de «réflexe».
L’exemple du Tintoret qui, selon la légende, a réalisé
le portrait de sa fille morte en 1590, a conforté les peintres
du XIXe siècle dans cette pratique. Le plus souvent, ils réalisent
les derniers portraits de femmes ou d’enfants proches d’eux.
Delaroche et Monet peignent ou dessinent leurs épouses mortes,
Ary Scheffer et Ensor leurs mères, Seurat sa tante… Léon
Cogniet, à qui l’on doit le célèbre tableau
Le Tintoret peignant sa fille morte, signe deux autres toiles inspirées
par cette pratique : l’une où il saisit le dernier portrait
d’une jeune élève prématurément disparue,
l’autre où il se représente en train de peindre la
jeune morte. Plus près de nous, Gauguin fit le dernier portrait
du jeune fils de ses voisins. Enfin, la mort de proches aura profondément
inspiré des peintres du XXe siècle comme le norvégien
Munch. Quant au suisse Hodler, il s’attache à saisir l’image
de son amie Valentine Godé-Darel tout au long de sa maladie de
1913 à 1915. Le peintre réalise quelque deux cents portraits
jusqu’au dernier qu’il peindra au lendemain de la mort de
Valentine. Enfin, des mythes visuels et littéraires naîtront
parfois d’un dernier portrait. Ainsi, le masque mortuaire de l’Inconnue
de la Seine a-t-il fasciné des écrivains et des photographes.
Parmi eux, Aragon en fait l’une des pierres angulaires de son roman
Aurélien et, à l’occasion de la réédition
du livre en 1966, s’adresse au photographe Man Ray qui lui livrera
une quinzaine de variations sur le sujet à des fins d’illustration
Illustrations :
(1) Anonyme, L’inconnue de la seine, 1898-1900, plâtre, Atelier
de moulages des Musées Nationaux, Saint-Denis. (2) Jean-Baptiste,
dit Auguste Clésinger, Masque mortuaire de Fréderic Chopin,
1849, plâtre, Atelier de moulages des Musées Nationaux, Sait-Denis.
(3) Francesco Antommarchi, Masque mortuaire de Napoléon 1er, 1821,
bronze, musée national des Châteaux de Malmaison et de Bois-Préau.
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