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Le théâtre, pour libérer la parole des enfants en
deuil
Le deuil chez les plus jeunes est encore trop souvent synonyme d’isolement
et de souffrance dissimulée. Afin d’aider des enfants ayant
perdu un frère, une sœur de la mort subite du nourrisson à
extérioriser leurs émotions, l’association Naître
et vivre Champagne- Ardennes a eu l’idée de mettre en place
un atelier de théâtre
L’initiative
de cette association, appelée depuis 1989 à accueillir et
soutenir des parents ayant perdu un bébé prématurément,
est née d’une simple constatation : elle n’avait rien
à proposer aux frères et sœurs des enfants décédés
de la mort subite du nourrisson. Fait d’autant plus regrettable
au regard de Sophie Chauvet, présidente de l’association
dans la région, qu’il est aujourd’hui reconnu que l’enfant,
même s’il n’en donne pas l’impression, est toujours
profondément marqué par la disparition d’un être
cher, notamment lorsqu’il s’agit d’un membre de sa fratrie.
Ce genre de drame désorganise son monde intérieur et son
quotidien. Ce que vit l’adulte, il le vit également ; la
seule nuance réside dans sa façon d’en rendre compte
puisqu’il n’a pas la maîtrise de ses sensations, l’art
et la manière de communiquer.
L’expression ludique d’un moi inconscient
Il paraissait important pour l’association de trouver un moyen
d’expression qui se démarquât de la parole proprement
dite, comme il est d’usage lors des séances chez le psy et
qui permît aux enfants de faire comprendre et partager tous les
sentiments confus et violents, généralement d’une
ambivalence extrême : chagrin, angoisse, culpabilité, agressivité,
qu’ils explorent à un moment donné ou un autre de
leur deuil.
Le théâtre a ceci d’exceptionnel qu’il évite
les discussions de front, les questions qui pourraient bloquer ou heurter
l’enfant. De façon détournée, il lui offre
la possibilité de projeter ses craintes, sa souffrance, ses silences.
Le théâtre induit la notion de jeu et le jeu est inné
chez l’enfant, il fait partie intrinsèque de son mode d’évolution.
Il lie à la fois le corps et l’esprit. Expression tant physique
et gestuelle qu’orale d’un moi inconscient. Et puis surtout,
par le biais du conte, le théâtre rend la mort plus accessible
à l’enfant en imageant celle-ci ; et comme le dit le philosophe
Gaston Bachelard(1), «la mort est d’abord une image, elle
reste une image. Elle ne peut être consciente que si elle s’exprime,
et elle ne peut s’exprimer que par des métaphores.»
C’est à Luc Radelet, de l’atelier théâtral
«Les Pilotis» à Reims, véritable professionnel
du spectacle ayant l’habitude de travailler avec des scolaires que
l’association a demandé d’animer l’atelier. Tout
au long des dix séances de deux heures chacune qu’a duré
le programme, Luc Radelet s’est occupé d’encadrer et
de diriger les huit enfants de 5 à 11 ans amenés par leurs
parents. Des parents qui, s’ils se montraient moins réticents
à faire participer leur enfant à un atelier plutôt
que de prendre rendez-vous pour lui chez un psy, continuaient pour la
plupart à refuser, sans d’ailleurs toujours s’en rendre
compte, l’idée que leur enfant puisse aller mal. Indirectement,
c’est donc également aux adultes que l’atelier a rendu
service en leur ouvrant un espace de dialogue et d’empathie auquel
ils n’étaient sans doute pas prêts auparavant.
Marie-Odile Humblot, psychologue et Emilie Guérin, une jeune femme
elle-même marquée par la mort subite d’une petite soeur,
étaient là pour assister Luc Radelet dans son travail. La
présence d’Emilie a été d’autant plus
appréciée par les enfants qu’elle leur a apporté
le témoignage d’un adulte parvenu à grandir et à
s’épanouir malgré le poids du deuil. Et on le sait,
les enfants qui ont été très tôt confrontés
à la mort, présentent généralement quelque
difficulté à se projeter dans l’avenir. Les confidences
d’Emilie se rapprochaient de leur propre vécu : une tendance
à se renfermer sur soi de crainte d’aggraver la peine des
parents, la peur de l’abandon, de la mort, toujours prégnante,
la culpabilité, tenace…
Dès la première séance, Emilie a été
pour eux comme une grande sœur. Ils ont réalisé qu’ils
n’étaient pas les seuls dans leur cas, que la vie, finalement,
leur tendait les bras. Un climat de confiance s’est très
vite installé qui a conduit les enfants à se sentir de plus
en plus à l’aise. Confiance, complicité ; en comprenant
que leurs actes, leurs propos ne risquaient pas de blesser qui que ce
soit, que le rôle des animateurs n’était ni de les
juger ni de les contraindre, ils ont pu peu à peu donner d’eux-mêmes
et quelque part, se libérer du carcan de leurs non-dits.
Des histoires à la mesure de leurs émotions
L’atelier était principalement axé sur la mise en
scène de trois contes choisis par les enfants et qui traitaient
de la place de chacun dans la fratrie, de la notion de jalousie, de séparation,
voulue ou subie : le Petit Poucet, le Vilain Petit Canard, les Cygnes
sauvages. Divisés en deux groupes, petits et plus grands, les enfants
se sont amusés à restituer ces histoires en interprétant
un ou deux rôles à chaque fois. Ils ont laissé libre
cours à leurs envies, à leur ressenti jusqu’à
être capable d’exprimer même physiquement des émotions
aussi saines que la colère ; des émotions dont certains
semblaient avoir été totalement dépossédés.
Parfois, au contraire, souligne Marie-Odile Humblot, «il fallait
les aider à contrôler leurs pulsions, les inviter à
aller dans un sens et non dans l’autre dans l’expectative
d’un relâchement, d’une ouverture éventuelle.»
Chaque lecture du conte était suivie d’une explication des
situations rencontrées, des comportements adoptés. Les animateurs
ont fait en sorte que les tabous soient écartés ; plus de
censure, le jeu devait être pur exutoire.
A côté des contes proposés, l’atelier a également
porté sur la réalisation de masques en relief et la réalisation
de cartes sur lesquelles Luc Radelet a demandé aux enfants de dessiner
trois personnages : le héros (censé représenter l’idéal
du moi), le méchant et l’ami du héros. Ces cartes
ont évidemment donné suite à des histoires et à
des mises en scène particulières. Lors de ces activités,
Emilie Guérin s’est rendu compte que les visages des masques
ne correspondaient pas toujours avec les cartes des héros. Ils
exprimaient davantage, et souvent durement ou tristement, la façon
dont les enfants se voyaient dans la réalité. Une dualité
noir/blanc, négatif/positif pleinement caractéristique de
leur état d’esprit.
L’atelier aura donc duré dix séances. Bien que deux
ou trois réunions de plus eussent été, de l’avis
général, bien profitables pour finir de remettre les enfants
sur le chemin de la reconnaissance de la réalité de la perte,
leurs progrès ont été étonnants. Lors du goûter
qui a conclu l’atelier et qui a réuni enfants et parents,
les animateurs ont été ravis de voir qu’un nouvel
élan s’orchestrait entre chacun des membres de la famille.
Les enfants, qui avaient acquis en assurance et en compréhension
des faits, marquaient moins d’hésitation à s’ouvrir
à leurs parents. Les liens étaient indéniablement
plus spontanés. Bien sûr, ces enfants n’oublieront
pas la mort prématurée de leur frère, de leur sœur,
un drame qui fait à jamais partie d’eux mais grâce
à cette expérience, ils pourront retrouver ou trouver un
équilibre qui leur faisait défaut et sans nul doute grandir
de façon plus sereine.
L’association Naître et vivre Champagne-Ardennes espère
pouvoir renouveler très prochainement l’expérience.
En attendant, leur atelier de théâtre semble faire des émules
puisque l’association Roseau qui accompagne les familles dont un
enfant est atteint de leucémie ou de cancer souhaiterait également
mettre en place ce type de programme à l’attention des frères
et sœurs de leurs jeunes malades…
(1) Philosophe français, Gaston Bachelard (1884- 1962) est l’auteur
d’ouvrages d’épistémologie et de psychanalyse
de la connaissance scientifique. On lui doit également des analyses
de l’imaginaire poétique.
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