N°13
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Le théâtre, pour libérer la parole des enfants en deuil

Le deuil chez les plus jeunes est encore trop souvent synonyme d’isolement et de souffrance dissimulée. Afin d’aider des enfants ayant perdu un frère, une sœur de la mort subite du nourrisson à extérioriser leurs émotions, l’association Naître et vivre Champagne- Ardennes a eu l’idée de mettre en place un atelier de théâtre

 

L’initiative de cette association, appelée depuis 1989 à accueillir et soutenir des parents ayant perdu un bébé prématurément, est née d’une simple constatation : elle n’avait rien à proposer aux frères et sœurs des enfants décédés de la mort subite du nourrisson. Fait d’autant plus regrettable au regard de Sophie Chauvet, présidente de l’association dans la région, qu’il est aujourd’hui reconnu que l’enfant, même s’il n’en donne pas l’impression, est toujours profondément marqué par la disparition d’un être cher, notamment lorsqu’il s’agit d’un membre de sa fratrie. Ce genre de drame désorganise son monde intérieur et son quotidien. Ce que vit l’adulte, il le vit également ; la seule nuance réside dans sa façon d’en rendre compte puisqu’il n’a pas la maîtrise de ses sensations, l’art et la manière de communiquer.

L’expression ludique d’un moi inconscient

Il paraissait important pour l’association de trouver un moyen d’expression qui se démarquât de la parole proprement dite, comme il est d’usage lors des séances chez le psy et qui permît aux enfants de faire comprendre et partager tous les sentiments confus et violents, généralement d’une ambivalence extrême : chagrin, angoisse, culpabilité, agressivité, qu’ils explorent à un moment donné ou un autre de leur deuil.

Le théâtre a ceci d’exceptionnel qu’il évite les discussions de front, les questions qui pourraient bloquer ou heurter l’enfant. De façon détournée, il lui offre la possibilité de projeter ses craintes, sa souffrance, ses silences. Le théâtre induit la notion de jeu et le jeu est inné chez l’enfant, il fait partie intrinsèque de son mode d’évolution. Il lie à la fois le corps et l’esprit. Expression tant physique et gestuelle qu’orale d’un moi inconscient. Et puis surtout, par le biais du conte, le théâtre rend la mort plus accessible à l’enfant en imageant celle-ci ; et comme le dit le philosophe Gaston Bachelard(1), «la mort est d’abord une image, elle reste une image. Elle ne peut être consciente que si elle s’exprime, et elle ne peut s’exprimer que par des métaphores.»

C’est à Luc Radelet, de l’atelier théâtral «Les Pilotis» à Reims, véritable professionnel du spectacle ayant l’habitude de travailler avec des scolaires que l’association a demandé d’animer l’atelier. Tout au long des dix séances de deux heures chacune qu’a duré le programme, Luc Radelet s’est occupé d’encadrer et de diriger les huit enfants de 5 à 11 ans amenés par leurs parents. Des parents qui, s’ils se montraient moins réticents à faire participer leur enfant à un atelier plutôt que de prendre rendez-vous pour lui chez un psy, continuaient pour la plupart à refuser, sans d’ailleurs toujours s’en rendre compte, l’idée que leur enfant puisse aller mal. Indirectement, c’est donc également aux adultes que l’atelier a rendu service en leur ouvrant un espace de dialogue et d’empathie auquel ils n’étaient sans doute pas prêts auparavant.

Marie-Odile Humblot, psychologue et Emilie Guérin, une jeune femme elle-même marquée par la mort subite d’une petite soeur, étaient là pour assister Luc Radelet dans son travail. La présence d’Emilie a été d’autant plus appréciée par les enfants qu’elle leur a apporté le témoignage d’un adulte parvenu à grandir et à s’épanouir malgré le poids du deuil. Et on le sait, les enfants qui ont été très tôt confrontés à la mort, présentent généralement quelque difficulté à se projeter dans l’avenir. Les confidences d’Emilie se rapprochaient de leur propre vécu : une tendance à se renfermer sur soi de crainte d’aggraver la peine des parents, la peur de l’abandon, de la mort, toujours prégnante, la culpabilité, tenace…

Dès la première séance, Emilie a été pour eux comme une grande sœur. Ils ont réalisé qu’ils n’étaient pas les seuls dans leur cas, que la vie, finalement, leur tendait les bras. Un climat de confiance s’est très vite installé qui a conduit les enfants à se sentir de plus en plus à l’aise. Confiance, complicité ; en comprenant que leurs actes, leurs propos ne risquaient pas de blesser qui que ce soit, que le rôle des animateurs n’était ni de les juger ni de les contraindre, ils ont pu peu à peu donner d’eux-mêmes et quelque part, se libérer du carcan de leurs non-dits.

Des histoires à la mesure de leurs émotions

L’atelier était principalement axé sur la mise en scène de trois contes choisis par les enfants et qui traitaient de la place de chacun dans la fratrie, de la notion de jalousie, de séparation, voulue ou subie : le Petit Poucet, le Vilain Petit Canard, les Cygnes sauvages. Divisés en deux groupes, petits et plus grands, les enfants se sont amusés à restituer ces histoires en interprétant un ou deux rôles à chaque fois. Ils ont laissé libre cours à leurs envies, à leur ressenti jusqu’à être capable d’exprimer même physiquement des émotions aussi saines que la colère ; des émotions dont certains semblaient avoir été totalement dépossédés. Parfois, au contraire, souligne Marie-Odile Humblot, «il fallait les aider à contrôler leurs pulsions, les inviter à aller dans un sens et non dans l’autre dans l’expectative d’un relâchement, d’une ouverture éventuelle.» Chaque lecture du conte était suivie d’une explication des situations rencontrées, des comportements adoptés. Les animateurs ont fait en sorte que les tabous soient écartés ; plus de censure, le jeu devait être pur exutoire.

A côté des contes proposés, l’atelier a également porté sur la réalisation de masques en relief et la réalisation de cartes sur lesquelles Luc Radelet a demandé aux enfants de dessiner trois personnages : le héros (censé représenter l’idéal du moi), le méchant et l’ami du héros. Ces cartes ont évidemment donné suite à des histoires et à des mises en scène particulières. Lors de ces activités, Emilie Guérin s’est rendu compte que les visages des masques ne correspondaient pas toujours avec les cartes des héros. Ils exprimaient davantage, et souvent durement ou tristement, la façon dont les enfants se voyaient dans la réalité. Une dualité noir/blanc, négatif/positif pleinement caractéristique de leur état d’esprit.

L’atelier aura donc duré dix séances. Bien que deux ou trois réunions de plus eussent été, de l’avis général, bien profitables pour finir de remettre les enfants sur le chemin de la reconnaissance de la réalité de la perte, leurs progrès ont été étonnants. Lors du goûter qui a conclu l’atelier et qui a réuni enfants et parents, les animateurs ont été ravis de voir qu’un nouvel élan s’orchestrait entre chacun des membres de la famille. Les enfants, qui avaient acquis en assurance et en compréhension des faits, marquaient moins d’hésitation à s’ouvrir à leurs parents. Les liens étaient indéniablement plus spontanés. Bien sûr, ces enfants n’oublieront pas la mort prématurée de leur frère, de leur sœur, un drame qui fait à jamais partie d’eux mais grâce à cette expérience, ils pourront retrouver ou trouver un équilibre qui leur faisait défaut et sans nul doute grandir de façon plus sereine.

L’association Naître et vivre Champagne-Ardennes espère pouvoir renouveler très prochainement l’expérience. En attendant, leur atelier de théâtre semble faire des émules puisque l’association Roseau qui accompagne les familles dont un enfant est atteint de leucémie ou de cancer souhaiterait également mettre en place ce type de programme à l’attention des frères et sœurs de leurs jeunes malades…

 

(1) Philosophe français, Gaston Bachelard (1884- 1962) est l’auteur d’ouvrages d’épistémologie et de psychanalyse de la connaissance scientifique. On lui doit également des analyses de l’imaginaire poétique.