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DOSSIER / LES MORTS OUBLIES
Avec le temps, les morts sont tous orphelins…


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Avec le temps, les morts sont tous orphelins, ils n’ont plus de protecteurs destinés à entretenir leur mémoire. Le temps a passé, ceux qui connaissaient encore le nom des ancêtres ne sont plus, les concessions sont abandonnées. ll n’y a plus personne pour penser à eux. Ces morts-là sont tombés dans l’oubli.”
Jean-Didier Urbain*, anthropologue, a longuement travaillé sur les cimetières. Lieux du souvenir ou trous de mémoire ? Que nous apprennent-ils sur notre société et quelle est aujourd’hui la place des morts ?
“Il y a forcément un tri sélectif qui s’opère dans la mémoire collective, reprend-il. Les morts sont plus nombreux que les vivants, on en oublie, c’est dans l’ordre des choses.” Il est cependant des personnes qui réussissent leur “éternisation”, les personnages célèbres, écrivains, artistes, hommes politiques, les héros, les martyrs, à qui l’on continue à rendre hommage. Pour d’autres, la grande majorité des anonymes, les choses se passent bien différemment.
■Des morts refoulés ■
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En premier lieu, les nourrissons, les enfants morts-nés ou morts quelques heures après leur naissance, dont le taux d’abandon est encore très élevé. Face aux parents éplorés, il n’est pas rare encore qu’à la maternité, on leur dise : “Nous nous occupons de tout”. S’occuper de tout, c’est mettre dans un cercueil le petit corps et l’enterrer sans cérémonie, sans nom ni date. La mort d’un enfant symbolise si fortement l’échec, l’échec de fusion d’un couple, l’échec de pérennisation d’une famille, qu’il vaut mieux l’oublier. Autrefois déjà existait dans les cimetières le carré des enfants, à part des autres tombes, comme si ces morts-là incarnaient une valeur tellement négative, à rebours de l’ordre naturel des choses, qu’il fallait les reléguer, les refouler. Et puis les enfants morts-nés étaient des morts non bénis, il y avait donc aussi une justification religieuse à vouloir les isoler et les mettre à part. “Il est des morts qu’il faut détruire”, reprend Jean-Didier Urbain, oublier, nier, comme autrefois, par exemple, les assassins,ceux que l’on exécutait, les suppliciés, les combatives, et qui dérangent d’ailleurs, que Redonner ou plutôt conserver une place hérétiques. “On les faisait disparaître au sens ces morts recouvrent une place. Pour les sociale, c’est aussi ce à quoi s’emploie la propre du terme, raconte-t-il. On les brûlait, sidéens, le patchwork des noms est à ce titre communauté musulmane lorsque l’un des puis on dispersait leurs restes aux quatre vents une initiative exemplaire. Devant la siens décède. Que ce soit une personne pour que l’effacement soit total. Certains morts crémation massive des sidéens (qu’aucune entourée par sa famille ou au contraire une étaient même accusés après coup de sorcellerie. loi n’imposait), un journaliste a réalisé aux personne isolée, le traitement est le même. On les déterrait alors et on brûlait les restes.” |

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Et Etats-Unis un panneau en tissu à la mémoire “Un vieil ouvrier, dont la famille vit au pays, ne aujourd’hui en prison, comment cela se de son ami décédé avec, écrit dessus, son mourra jamais seul, explique Mahmoud passe-t-il pour les condamnés ? Si autrefois, identité. Par la suite, des milliers de Aït Chabane, imam de la mosquée Addawa on y mourait encore de maladie, seul, loin panneaux ont été ainsi confectionnés, puis à Paris. Il y a toujours quelqu’un dans son des siens, il n’en est plus question aujour-cousus ensemble, formant d’immenses entourage qui le connaît de près ou de loin, il y d’hui. Au seuil de la mort, les prisonniers nécropoles de toile ambulantes. Chaque aura toujours quelqu’un pour prévenir l’imam, bénéficient en général d’une suspension de panneau mesurant 1,80 m sur 90 cm, la pour que la toilette mortuaire soit faite, qu’une peine et sont rendus à leur famille. En cas de taille d’une tombe. Le phénomène s’est cérémonie ait lieu au cimetière.” Souvent, la mort violente en prison, ce n’est qu’après la depuis internationalisé. “Ces cimetières personne décédée a conservé un petit pécule fin de l’enquête de police que la personne nomades ne visent qu’une chose, écrit Jean-qui lui permet des funérailles dignes et par-pourra être inhumée par ses proches. Didier Urbain dans son livre L’archipel fois le retour du corps au pays, car il y aura des morts. Redonner de la trace, des signes aussi toujours quelqu’un dans l’entourage
■Des morts encombrants ■
et des lieux publics à ces morts voués à l’oubli qui sait d’où le défunt est originaire. Dans la
collectif par une censure sociale qui s’efforce communauté musulmane, on ne meurt Il y a aussi les morts dissimulés, les morts de priver de présence, du droit de cité et de jamais ou très rarement seul. Il existe même encombrants, les morts censurés. Jean-mémoire, des défunts dont elle vise à effacer en Kabylie des villages qui organisent des Didier Urbain rappelle ces morts de l’Armée jusqu’au souvenir.” caisses de solidarité, auxquelles chacun cotise rouge en Afghanistan, pendant cette guer-tous les ans, pour organiser le rapatriement re coupable que menait l’Union Soviétique ■Lutter contre l’oubli ■des corps de leurs frères ou voisins décédés dans ce pays. Rapatriés, ils étaient enterrés à l’étranger. dans le plus grand secret, dans des sépul-Marins perdus en mer, soldats disparus au tures anonymes. Ce n’est qu’après l’effon-front, déportés exterminés en camp de ■Un souvenir personnalisé ■drement du régime soviétique que ces morts concentration, victimes de catastrophes ont refait surface, sont sortis de l’oubli aériennes, tous ces morts ont ceci en commun |

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Qu’en est-il plus généralement de la place politique. Les familles ont commencé à que leur cadavre est absent. Pour pouvoir des morts dans notre société ? Exception apposer des stèles avec des noms et des leur rendre hommage et lutter contre l’oubli, faite de l’annuelle visite de la Toussaint dans dates. Les morts crapuleuses d’hommes il sera fait pour eux un mémorial, on les les cimetières, qui voit la relation entre politiques, sont également détruites par “fixera” symboliquement dans un lieu morts et vivants se rétablir massivement, on l’oubli. Trop encombrantes, les affaires sont donné, avec un nom et une date écrits, on pourrait penser que le lien est effectivement “enterrées”. fabriquera une trace. “En sédentarisant le rompu. “Notre organisation sociale, objective-
mort, la trace stabilise, elle rassure et apparaît ment, n’encourage pas le culte journalier ou
■Des morts comme un auxiliaire décisif du deuil”, précise hebdomadaire des tombeaux, reprend Jean-qu’on préfère exclure ■Jean-Didier Urbain. Le cénotaphe (le tombeau Didier Urbain. Sitôt passées les funérailles, la
vide) avec sa fonction commémorative logique du chacun chez soi l’emporte, les Que dire de ces milliers de personnes âgées redonne également aux disparus une vivants d’un côté et les morts de l’autre.” Doit-mortes dans la plus grande solitude lors de dimension sociale que leur absence leur on pour autant en conclure que les vivants la canicule en 2003, de ces centaines de avait fait perdre. La sculpture-fontaine érigée abandonneraient et oublieraient les morts ? SDF qui meurent chaque année sur un aux Invalides à la mémoire des victimes du Rien n’est moins sûr. On continue à penser à bout de trottoir, de ces malades du sida terrorisme, le mémorial des déportés morts nos morts en parlant d’eux, en regardant des qu’on liquidait en les “brûlant” dans des à Auschwitz du cimetière du Père Lachaise, photos, en visionnant des films, des supports cercueils plombés au début des années 80 le mur des noms érigé au mémorial juif de qui n’existaient pas auparavant, en les intégrant aux Etats-Unis… Nos sociétés préfèrent Paris, et tous les monuments aux morts des de façon très personnelle dans nos vies. ■oublier tous ces morts, qui les renvoient à deux guerres mondiales, sont autant leurs contradictions, aux limites de leur d’exemples de lieux de recueillement et de * “L’archipel des morts. Cimetières et mémoire en solidarité. C’est grâce à des associations souvenir pour tous ces disparus |
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