N°19 Fermer le journal

DOSSIER : LES MORTS OUBLIES


Un hommage pour ne pas mourir une deuxième fois


Rendez-vous Place de la Concorde, le 16 juin 2008 à 19h30, angle Avenue de la Reine, disait le faire-part. Quelque 200 personnes sont déjà là, dans les jardins à côté de l’Avenue des Champs-Élysées, la plupart un bouquet de fleurs à la main. Un peu plus loin, une estrade blanche, avec des pupitres et des micros. Sur tous les arbres alentour, de grands panneaux de papier blanc où sont inscrits des noms : Jean Nazaire, 52 ans ; Yves Guérin, 54 ans ; Yoann Letard, 30 ans ; un homme, 37 ans ; Xia Qing, 32 ans ; Elizabeth Zrebka, 45 ans, Philippe Paquet, dit Popeye, 38 ans…

Ce sont les 1 200 morts dans la rue recensés depuis 2002, depuis que le collectif Les Morts de la Rue existe. Aujourd’hui, la commémoration honore les morts de la rue des six derniers mois : 170 personnes. Leurs noms sont inscrits sur un cercueil de bois clair posé à l’écart. C’est Rost, un rappeur, qui monte le premier sur l’estrade. Il raconte que pendant son enfance assez misérable à Belleville, quelqu’un du quartier les a toujours aidés, lui et sa famille. C’était Mouloud, ouvrier du bâtiment, devenu son ami et qui, bien plus tard, après un licenciement, s’est retrouvé à la rue. “Mouloud est mort de froid l’hiver dernier sur une bouche d’égout de la rue Saint-Maur à Paris, dans le XIème arrondissement. Je veux lui rendre hommage.” La chanson de Rost est triste et combative à la fois, comme l’ensemble de la commémoration.


Honorer la mémoire des morts de la rue, oui, mais aussi interpeller les vivants pour que cesse cette misère et qu’une véritable politique de logement se mette en place. “Va-t-on dire que les caisses sont vides ? harangue une femme, membre du collectif, qui prend la suite de Rost à la tribune. Il y a de quoi être en colère ! Voici que ce soir, symboliquement, nous réintégrons ces morts, nos parents, nos amis, nos concitoyens, dans une société qui les a exclus. C’est bien, mais c’est un peu tard. Il faut que ces morts soient utiles aux vivants. C’est pourquoi la liste indigne des morts de la rue va être déposée solennellement à l’Assemblée Nationale.”



S’ensuit la longue lecture des 170 noms des personnes décédées et la cause de leur mort : le froid, assassinée, l’alcool, un incendie, s’est laissé mourir… Pendant ce temps, le cercueil porté par quatre bénévoles de la Protection Civile de Paris, puis des Restaurants du Coeur – deux des multiples associations qui composent le collectif et qui sont là ce soir –, fait le tour de l’assemblée et revient se poser devant la tribune. Les gens s’approchent pour y déposer leurs fleurs. Les témoignages se succèdent. Puis toute l’assemblée va se restaurer à un buffet organisé par les Restaurants du Coeur, un repas partagé, selon la tradition des repas funéraires, qui prolonge le recueillement. Deux fois par an, le collectif Les Morts de la Rue organise ainsi des commémorations, l’une laïque comme celle-ci, l’autre interreligieuse, pour rendre hommage, interpeller, accompagner les vivants et les morts, rendre leur dignité et leur placeà ceux qui l’avaient perdue.

 

Contact :
Collectif Les Morts de la Rue 72 rue Orfila, 75020 Paris Tél. : 01 42 45 08 01 www.mortsdelarue.org

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