N°19 Fermer le journal
“Y a plein de gens
qui ne veulent pas parler de la mort ou de la maladie. Mais c’est pas en n’en parlant pas que ce sera
plus rigolo.”

REGARD / MICHEL BABILLOT, PHILOSOPHE ET CONTEUR


Le temps du départ


C’est drôle, fin, léger et tout à la fois grave et tragique… “Le temps du départ” est un conte théâtral singulier qui nous parle de l’hôpital, de la vieillesse, de la souffrance et de la mort, mais aussi de la vie.


Le temps du départ” réussit cette prouesse d’emmener le spectateur pendant plus d’une heure dans les méandres de l’existence, de ses questionnements philosophiques sans jamais être donneur de leçon ni même être grinçant, avec élégance et poésie. Ce tour de force, on le doit à la grâce du personnage créé et joué par Michel Babillot, Claude Burbur, dit La Gougnaffe, un jeune homme un peu fruste, mal habillé, aux vêtements tachés, qui s’exprime maladroitement avec parfois des mots grossiers. Un mélange de Bérurier et de Gaston Lagaffe, mais qui, au fond, est une âme tendre et généreuse.

Sentir au fond de soi, jusqu’à la fin, que la vie est belle


La Gougnaffe se rend tous les jours à l’hôpital au chevet de sa tata Colette et là, au fil de ses visites, il croise des médecins, le docteur Pin, brutal et en colère, et le docteur Catroux plein d’humanité, Elise une petite fille mourante, monsieur Pierre un malade agressif et amer, mademoiselle Muguet, la bénévole, Aldo le clown vieillissant… “Ah la vieillesse, c’est pas qu’y ait de quoi se fendre la gueule !” constate La Gougnaffe, qui nous entraîne progressivement dans ce monde qu’il découvre. Il parle souvent à Elise. La fillette se confie beaucoup à lui et à lui seul car elle ne peut plus parler à ses parents : elle sait qu’elle va mourir et eux n’en disent rien. Et puis, Elise, qui s’éteindra à la fin du spec­tacle, trouve toujours que la vie est belle, et ça, La Gougnaffe en est tout retourné. Il se met même à philosopher : “Ça a p’t-être l’air con, dit comme ça, mais c’est pas si facile de rester vivant jusqu’au bout…”


La Gougnaffe s’entretient souvent avec Aldo, le vieux clown invalide, plein de sagesse qui lui fait partager ce qu’il est en train de découvrir pour lui-même : “Ça ne sert plus à rien de lutter, il faut accepter mais pas se résigner. Accepter, c’est pas du tout pareil. Y a du plaisir, même de la joie dans l’acceptation, pas dans la résignation. ” Petit à petit, La Gougnaffe découvre que malgré la souffrance et la maladie, la vie continue, toujours, et que c’est une pure merveille. Il cite alors à plusieurs reprises une phrase qui l’a touché, extraite d’un livre, le journal d’une jeune juive morte à Auschwitz, Etty Hillesum : “La force essentielle consiste à sentir au fond de soi, jusqu’à la fin, que la vie est belle.”
Cette phrase est le cœur du spectacle de Michel Babillot, un message plein d’espoir distillé en pointillés tout au long de la pièce, pour qui sait l’entendre ; une parole toute en finesse et discrète à la fois, comme l’est son auteur.

Un message d’espoir, cocasse et profond


Michel Babillot est comédien et professeur de philosophie. Il écrit aussi des textes qu’il joue depuis près de dix ans. Avant ce spectacle, il ne connaissait rien du monde de l’hôpital, de la fin de vie, des soins palliatifs. C’est une rencontre, fin 2003, qui l’a emmené dans cette aventure. A cette époque, l’association Jalmalv de Tours (Jusqu’à la mort accompagner la vie) cherchait un moyen de sensibiliser le public à la fin de vie et aux soins palliatifs pour renforcer ses équipes. Elle a donc passé com­mande à Michel Babillot pour qu’il compose un spectacle sur le thème de l’accompagnement des mourants. Avec une contrainte : insuffler une certaine légèreté dans le propos. “Ça m’a paru un énorme défi, raconte Michel Babillot. J’ai beaucoup hésité, mais j’ai été en même temps extrêmement touché par la confiance qu’on me manifestait. J’ai demandé à l’association d’organiser des rencontres avec des médecins, des infirmières, des bénévoles dans des unités de soins palliatifs.”


Pendant près de huit mois, Michel Babillot va donc se rendre dans des hôpitaux.“Humainement, cela a été formidable !” Il va ainsi collecter une quantité importante de témoignages qui vont constituer la matière première de la pièce. Au fil de l’écriture, il invitera plusieurs fois à des lectures les membres de Jalmalv pour qu’ils valident ses choix. Et puis, fin novembre 2004, ce fut la première dans une salle de l’Hôtel de Ville de Tours, devant plus de 200 personnes. “Un moment magique, se souvient Michel Babillot. Les gens étaient émus, ils riaient et, en même temps, je sentais une grande tension.” Depuis, la pièce est toujours à l’affiche de la Compagnie Ophélie. Elle continue d’être jouée partout en France, invitée par les associations Jalmalv, des structures de soins palliatifs, des lycées pour leurs sections médico-sociales. Le grand regret de Michel Babillot est de ne pas avoir encore joué dans les écoles d’infirmières et surtout de ne pas être programmé dans des circuits de salles culturelles. “Les gens restent encore très frileux pour ce genre de sujets, c’est dommage, regrette-t-il. Mais on y arrivera !”

 

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