

|
Du point de vue médical, la greffe d’organe est aujourd’hui une technique bien maîtrisée qui connaît un essor important depuis plusieurs années. Sur le plan humain en revanche, le don d’organe est loin d’être perçu comme un acte naturel et spontané. L’éclairage d’Elisabeth Lepresle, de l’agence de biomédecine, médecin anesthésiste et docteur en philosophie. |

 |
Il existe un paradoxe entre, d’une part, les bénéfices d’une greffe d’organe, qui présente aujourd’hui un fort taux de réussite et qui rend des vies possibles et, d’autre part, le tabou absolu, culturel ou religieux, consistant à porter atteinte à l’intégrité des cadavres, explique Elisabeth Lepresle, de l’agence de biomédecine. Si l’on pouvait ne pas avoir à aller chercher les greffons… Il s’agit d’un acte souvent ressenti comme trop violent. Cette infraction/effraction du cadavre est pour certains insupportable ; cela renvoie à des principes très forts sur le plan anthropologique.”
|


|
Lors d’un décès brutal, lorsque le médecin sollicite les proches pour un don d’organe, c’est bien souvent cette atteinte à l’intégrité du corps de leur défunt qui les conduit spontanément à refuser ou, pour le moins, à exprimer leur réticence. Seule une prise de position explicite de la personne de son vivant leur permet en général de franchir le pas car, anthropologiquement, on ne va pas à l’encontre de la volonté d’un mort. Mais, en l’absence d’expression précise d’une volonté de don, et même s’il n’y a pas eu non plus d’opposition explicite, rares sont ceux qui donnent leur accord aux équipes de coordination. Et, bien que la loi française considère que nous sommes tous donneurs de nos organes à notre mort, l’avis des proches est systématiquement pris en compte. Espérant faciliter la tâche des familles au moment où la question leur est posée, et obtenir ainsi un plus grand nombre d’accords pour prélèvement, l’agence de biomédecine a lancé une campagne de communication, en juin dernier, sur le thème “Don d’organe : donneur ou pas. Je sais pour mes proches, ils savent pour moi”.
“Un travail de formation et d’information est également mené auprès des personnels soignants, pour valoriser cette activité de prélèvement d’organe et montrer qu’elle est essentielle à la survie de nombreux malades, reprend Elisabeth Lepresle. Les coordinateurs chargés d’organiser le prélèvement des organes et des tissus des donneurs en état de mort encéphalique nous appellent parfois à l’aide afin que l’on reparle des opérations de prélèvement avec les équipes soignantes”. En effet, celles-ci acceptent parfois difficilement ces interventions et éprouvent des sentiments contradictoires vis-à-vis des équipes de coordination et de leur activité. Un déficit d’image qui n’est pas nouveau : ainsi, le paraschiste qui, dans l’Egypte Antique, avait pour tâche d’ouvrir les corps pour la préparation à l’embaume-ment, était chassé à coup de pierre aussitôt sa besogne accomplie !
■Don d’organe et contre-don ■
|

 |
Une autre raison qui peut éclairer le refus des proches est l’impossibilité de contre-don, en raison de la nature très particulière du don d’organe – don de vie – et de l’anonymat et de la gratuité imposés par la loi. Comme l’a décrit le sociologue Marcel Mauss dans sa "théorie du don"(1), pour tout don, il existe une obligation de rendre : le contre-don. Dans le cas du don d’organe, ce sont les proches du défunt qui, porteurs de sa mémoire et de ses volontés, vont être en attente – consciente ou non – d’un contre-don : par exemple, pouvoir rencontrer le receveur, voire, dans des cas extrêmes, avoir un droit de regard sur le choix du destinataire de l’organe, afin de s’assurer que celui-ci sera "bien traité"…
Devant l’impossibilité de voir leur demande satisfaite, certains renoncent finalement à donner leur accord.
|

 |
“Pour permettre à “l’échange” d’avoir lieu, explique Elisabeth Lepresle, l’Etat s’inscrit dans ce système du don/contre-don avec l’inscription dans la loi de l’obligation de créer des lieux de mémoire dédiés aux défunts donneurs d’organes et de tissus.” A ce titre, des actes symboliques sont réalisés dans les établissements où se déroule l’activité de prélèvement pour témoigner de la reconnaissance envers les donneurs. On plante des arbres, des Ginkgos Bilobas symboles de résistance et de longévité ; de petits monuments en marbre ou en granit peuvent être érigés ; à la Pitié-Salpêtrière, un lieu a été aménagé avec un petit chemin, un banc et un arbre ; à Cochin, des dessins d’enfants sont affichés.
“Le receveur-greffé ressent lui aussi une dette importante vis-à-vis du donneur, ajoute le Dr Lepresle. L’anonymat étant la règle, le contre-don va s’effectuer indirectement et peut prendre plusieurs formes. Avant toute chose, cela se concrétise par un très grand respect du greffon : le receveur va tout faire pour rester en bonne santé. Ensuite, de nombreux greffés s’engagent dans des associations militant en faveur du don d’organe ou dans des associations d’entraide pour des patients en liste d’attente. C’est une façon de remercier leur donneur et de souligner la valeur de son geste, pour que d’autres puissent le perpétuer, et que celui-ci soit toujours reconnu comme un acte digne et généreux.” ■
|


|
En savoir plus :
www.france-adot.org www.agence-biomedecine.fr
(1) Marcel Mauss, Essai sur le don, 1925
|