La pédagogie du deuil

Le vécu et les temps du deuil

Chaque endeuillé vit un ressenti spécifique, selon ce qu’il est, ce qu’était le défunt, la relation qu’il entretenait avec lui. Le mot « deuil » peut alors recouvrir des vécus très différents, depuis ce qu’au Québec on nomme
« une douce peine », jusqu’à une déflagration psychique si le défunt était très important affectivement. Il n’y a donc pas de norme au vécu du deuil. Les endeuillés sont tous différents. Mais tous ont à effectuer le même travail psychologique qui est « d’apprivoiser l’absence ». Et la plupart d’entre eux vont éprouver, au-delà de leurs différences individuelles, des ressentis émotionnels souvent similaires lorsqu’il s’agit de faire face à la perte d’une personne capitale pour la vie psychique.

 

La violence de l’absence est première

L’absence physique de l’être aimé est la confrontation vertigineuse avec le vide qu’il laisse à jamais. Le premier manque est de ne plus pouvoir le prendre dans ses bras, ne plus le toucher, ne plus le voir et savoir qu’il en sera ainsi pour toujours. Il faut apprendre à mettre un couvert en moins à table, voir la famille réunie sans le défunt, ranger des vêtements qui ne seront plus jamais portés, coucher un enfant dans un des lits superposés alors que l’autre reste vide, affronter la solitude d’un appartement qui n’est plus partagé à deux. Les mots de mutilation, d’amputation reviennent souvent dans l’expression des personnes en deuil. C’est un déchirement tellement intense que la personne en deuil a l’impression qu’elle va y laisser sa santé ou sa raison, et qu’il lui apparaît impossible de vivre sans l’être aimé défunt.

 

L’état dépressif est accablant

La violence du chagrin suffoque l’endeuillé. Les pleurs peuvent être épouvantables, le laissant sans force. Certains vivent au contraire sans larmes, « en automate », accomplissant les tâches quotidiennes dans une impression de flou, d’état dissocié extrêmement angoissant. La fatigue physique est souvent très présente, inattendue, et peut persister plusieurs mois, voire 1 à 2 ans. Faire la moindre chose de la vie quotidienne réclame beaucoup d’énergie. Il peut être utile à un endeuillé de recevoir une aide médicamenteuse, mais il lui est encore plus utile de savoir qu’il est normal d’être dans cet état d’épuisement physique, une des manifestations du choc de la mort. Prendre soin de soi, de son corps, savoir se donner les moments de repos nécessaires, et le temps qu’il faut, fût-ce des mois, constitue la première manière de traverser le deuil. Cette fatigue physique s’associe à une fatigue psychomotrice. Faire la moindre chose semble impossible, comme si on ne savait plus faire, comme si on ne pouvait plus faire. Certains ne se sentent plus capables de travailler, de s’occuper des enfants, de se nourrir. L’endeuillé se sent anormal, les arrêts maladie sont fréquents, d’autres au contraire « tiennent » au-delà des limites du raisonnable.

Il est important de se souvenir que cet état dépressif est passager dans sa vie, lié à la crise du deuil, même si celui-ci dure longtemps, plusieurs années parfois. Il s’accompagne souvent d’hallucinations visuelles, auditives et olfactives : l’impression que l’on devine dans une foule le défunt, qu’il est présent de l’autre côté de la porte ou dans la pièce voisine. Cela conforte la personne en deuil dans l’idée qu’elle perd la raison, elle n’ose pas raconter à son entourage ce qu’elle vit.

 

Les émotions sont complexes

L’endeuillé traverse un ouragan émotionnel, les émotions se bousculent, sont amplifiées par rapport à tout ce qu’il a pu ressentir auparavant. Les deux émotions prépondérantes sont la colère et la culpabilité. La colère passe par la révolte, le sentiment d’injustice, la rage. Il y a la colère contre la vie qui enlève l’être aimé, le destin, la fatalité, le hasard, Dieu, les responsables de l’accident, les médecins. Mais aussi, parfois de manière plus subtile, contre le défunt lui-même parce que, quelque part, il a abandonné les siens. Colère contre l’entourage encore parce que les autres sont vivants. Les pensées du deuil ne sont pas « morales ». La culpabilité, elle, s’accompagne de remords : « J’aurais dû me lever quand le bébé a appelé », « J’aurais dû voir qu’il était dépressif et qu’il risquait de se suicider », « J’aurais dû lui dire que je l’aimais au lieu de le gronder pour sa chambre mal tenue ». L’endeuillé reconstruit l’histoire après coup et veut ramener la vie au point où il croit qu’il aurait pu changer le cours des choses. D’autres émotions peuvent aussi s’exprimer : la honte, l’angoisse, la détresse… Le travail psychique de deuil va les faire évoluer peu à peu.

 

Ce texte a été rédigé par Nadine Beauthéac, psychothérapeute spécialisée dans l’accompagnement des personnes endeuillées. Elle a notamment écrit deux ouvrages à ce sujet : « Hommes et femmes face au deuil », Albin Michel, 2008 et
« 100 réponses sur le deuil et le chagrin », Albin Michel, 2010 et propose des renseignements sur son site : nadinebeautheac.com

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