Covid 19 et mesures sanitaires exceptionnelles : Comment accepter de ne pas avoir pu lui tenir la main ?

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La situation sanitaire a privé certains d’entre nous de passer du temps au chevet de leur proche, de l’accompagner dans ses derniers instants. C’est une épreuve dans l’épreuve, un chagrin supplémentaire. Comment surmonter la colère, la peine ? Quelques pistes pour mieux comprendre, avec Marie de Hennezel, psychothérapeute, et Serge Hefez, psychiatre.

"En unité Covid, nous n’avons pas eu le droit à des visites. Mon père est parti tout seul comme beaucoup de gens. Triple peine, car nous n’avons pas pu non plus assister à sa mise en bière  et lui dire au revoir. Les patients meurent anéantis par la souffrance de ne pas être en lien direct avec leurs proches et cette séparation est insurmontable pour les familles."

Stéphanie Bataille, 47 ans, Paris

Ces rites dont nous avons besoin

Au moment si délicat où l’on sait qu’une personne chère est en train de quitter la vie, il est important, pour elle et pour nous, de pouvoir être ensemble ; qu’elle se sente aimée et accompagnée, et qu’elle puisse elle aussi, encore un peu, nous aimer et nous accompagner. Être privé de ce moment précieux est souvent un drame qui s’ajoute au drame. « Beaucoup de gens ont vécu le chagrin de voir une personne aimée partir seule, sans pouvoir lui dire au revoir, lui tenir la main , déplore la psychothérapeute Marie de Hennezel, spécialiste en soins palliatifs.  Sans ces rites très simples, dont nous avons tous besoin, le deuil est encore plus difficile, plus long. » On l’a vu à grande échelle depuis le début de la crise sanitaire : le plus souvent, l’impossibilité de partager les derniers instants de leurs proches est source de grandes angoisses chez les endeuillés, et accentue leur colère et leur désarroi.

« Quand la peur a raison de l’humanité, c’est terrible, s’indigne Marie de Hennezel. Mais quand l’humanité a raison de la peur, c’est très puissant. »

 

Une sensorialité précieuse

Ce sentiment de peur et d’inhumanité nous bouleverse plus encore, lorsqu’on pense à nos défunts, qui ont été contraints de vivre seuls leurs derniers instants. « Nous avons besoin de chair, de contact sensoriel, d’expressivité, confirme le psychiatre Serge Hefez. Et plus nous sommes âgés et enfermés dans la prison de notre corps, plus le corps de l’autre nous est indispensable, cette main que l’on serre, ce visage que l’on caresse, cette voix qui apaise. Tout cet accordage émotionnel avec ceux qui nous sont familiers est très précieux. » Sans  ces derniers instants, nous nous retrouvons perdus et en colère, désemparés par le sentiment que quelque chose nous a été injustement volé. Et il est bien difficile de retrouver un semblant de paix intérieure.

Inventer des rituels individuels ou collectifs

« Privés de ce dernier contact, il faut inventer des moyens de faire son deuil, après », conseille Marie de Hennezel. « Inventer des rituels individuels ou collectifs, par exemple dire ou écrire à celui qui est parti ce qu’on aurait aimé lui dire, les gestes qu’on aurait aimé avoir, ce qu’on aurait aimé faire et qui n’a pas été possible. Le seul fait de l’exprimer aide. » Ainsi fleurissent des « retrouvailles de mémoire », parfois plusieurs semaines ou mois après les funérailles : des moments doux et tendres, drôles parfois, où le cercle se reforme autour du souvenir de celui ou celle que l’on n’a pas pu accompagner ensemble. « Des familles peuvent se réunir autour de la photo d’un défunt pour célébrer des obsèques différées. On parle de lui, on lui rend hommage. Ça aide beaucoup. »

Faire circuler les émotions

Pour Serge Hefez aussi, se retrouver entre vivants est une nécessité cruciale. « Dès que c’est possible, il faut se reconnecter les uns aux autres. Se réunir, organiser des cérémonies, préparer des textes, des poèmes, des hommages, des films, des photos. » Ainsi, chacun peut dire au défunt ce qu’il n’a pas pu lui dire, se réapproprier le temps nécessaire du deuil, et adoucir le chagrin et la colère d’avoir été privé d’un moment précieux et intime. « Même s’il est trop tôt pour se serrer les uns contre les autres et s’embrasser, la circulation des rires et des larmes pansera bien des plaies », conclut le psychiatre. Et si ces moments ne suffisent pas, il est indispensable d’oser chercher appui auprès d’associations ou de professionnels spécialisés, le temps de sortir de la colère et du chagrin.

Marie de Hennezel, psychologue, est spécialisée dans l’accompagnement de personnes en fin de vie et a contribué à la création de la première unité de soins palliatifs en France. Elle a écrit de nombreux ouvrages sur le sujet.

Serge Hefez, psychiatre et psychanalyste, dirige une unité de thérapie familiale à la Pitié Salpêtrière, à Paris. Il a lui-même perdu sa mère au tout début du premier confinement, et a œuvré pour que les familles soient autorisées à accompagner leurs proches malgré la crise sanitaire.

À lire

Deuil d’un grand-parent Covid 19 de Marion Donon
Une petite histoire à lire aux enfants qui n’ont pas pu dire au revoir à leurs grands-parents (en autoédition sur babelio.com).

L’Adieu interdit de Marie de Hennezel
Un plaidoyer pour une éthique d’urgence, parce que la vie n’est pas seulement la vie du corps. Dans son chapitre « Lettre aux endeuillés », elle donne des exemples de rituels différés personnalisés (Plon).

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Rédigé par : Jeanne Armand

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